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Un jour de printemps.

1525399_10152089817224869_1218732654_nAvril 1992.

J’ai 17 ans. Je mène la vie que des millions d’autres adolescents mènent. Je suis en terminale, je fréquente un garçon de temps en temps pendant quelques semaines, je sors le weekend, je sèche les cours de philo. Une adolescente parisienne ordinaire.

Au début de l’année scolaire, notre professeur d’espagnol avait planifié un voyage scolaire en Espagne. Madrid, Tolède, Cordoue, Seville pour visiter l’Exposition Universelle. Un voyage que nous attendons comme un bande d’ados acnéïques attend l’occasion de sortir en pleine semaine, de boire des shooters et de draguer à hormones rabattues.

Mais à Seville, sous le soleil, mon corps me parle d’autre chose. J’ai 17 ans, je ne suis plus vierge depuis un an à peine, et je tiens les garçons du lycée à bonne distance.

Au mois de mars, je me rends à une fête d’anniversaire. Une bande d’ados. Des amis d’amis d’amis. De la bière. De la vodka. Moi qui ne bois que peu, ce soir là, j’en bois trop. Les murs dansent, moi aussi, au rythme des tubes de l’époque. Vient le moment où je décide de rentrer, je vais chercher mon manteau dans la chambre dans laquelle nous avons tous jeté nos vêtements. Sans que j’y prenne garde, un garçon m’a suivie. Probablement pas beaucoup plus jeune ni âgé que moi. Il saisit ma taille, je tente de l’éloigner. Il a d’autres envies, il se colle à moi. Je le gifle. Il me décoche une droite qui m’étend sur le lit. Déboutonne mon jean, facilement, dans mon état d’ébriété trop avancé. Choisit de ne pas entendre que je dis « NON ».

Le tout dure quelques minutes, probablement. Quelques minutes d’éternité. Quelques minutes qui dureront probablement le temps de ma vie entière.

Il finit. Se lève et quitte la pièce. Je me rhabille. Ramasse ce manteau que j’étais venue chercher. Quitte l’appartement, rentre, me douche, me couche. Dans le silence.

Vient ce voyage scolaire. Nous partons, heureux. Mais sous ce soleil là, mon corps me parle. Mes seins semblent vouloir exploser de douleur. Plus aucun aliment ne me laisse sans nausée. Les odeurs sont écoeurantes. Le parfum des agrumes dans l’air n’a rien de charmant. Tout m’étouffe. Je fais ce que je sais si bien faire … je couvre et souris. Je suis les toréadors et leurs chutes de reins avec ma copine de classe.

Nous regagnons Paris. J’achète un test de grossesse dans une pharmacie, loin du lycée et du quartier dans lequel je vis. Un matin, avant que la maisonnée ne soit éveillée, avec la peur au ventre, je suis la procédure, qui me confirme ce que je savais déjà.

Je suis enceinte.

J’ai 17 ans, pas mon BAC, un air d’enfant traîne encore sous le maquillage que j’applique tous les matins. Un bébé qui attend un bébé. Un bébé qui se sent laid et sale. Un bébé perdu, attend un autre bébé qui sera perdu aussi.

Ce matin là, je ne suis pas seule, au moment de faire ce test. Une amie a passé la nuit chez ma mère, chez qui je vis. Elle voit le résultat avec moi. Me prête son épaule quand je pleure. Elle ne sait pas ce qui s’est passé, cette nuit là. Personne ne sait. Le mercredi suivant, dans le salon de ses parents, elle me pousse à parler à sa mère. Je n’ai rien dit à la mienne, terrorisée.

Ma mère qui a avorté 3 fois sur une table de cuisine. Ma mère qui a manifesté pour le droit à l’avortement, l’accès à la contraception. Ma mère militante. Ma mère écrasante. Ma mère qui me jetterait un regard méprisant. Comment, moi, j’ai pu laisser ça arriver ? La mère de C., elle, me donne l’adresse du Planning Familial. Parce que je ne suis pas sa fille qui a failli, elle ne me juge qu’en silence, peut-être.

Le samedi, dans cette salle du Planning Familial, on m’explique ce qui va se passer. La canule, ou la pilule. Le temps, l’anesthésie. Le droit. La loi. Je suis mineure, je dois obtenir la signature de ma mère. Dans un éclair, je sais que je vais prendre sa carte d’identité dans son sac, imiter sa signature sur les documents, et ne jamais, jamais lui dire quoi que ce soit.

Une semaine passe. La maternité des Lilas. J’y arrive un matin tôt, quand tout le monde me pense au lycée, un cours de philo de plus séché, mais je les sèche tous, de toutes façons. On appelle mon nom, anesthésie locale, l’infirmière me parle doucement, tient ma main et caresse mes cheveux pendant que je pleure. Un flot de larmes qui ne semble pas vouloir s’arrêter. De rage, de peine, de tout ce qui vient de se passer dans ces quelques semaines. De solitude. D’enfance morte.

3 heures plus tard, je rentre chez ma mère. J’ai le souvenir de ce trajet en métro, fait dans une semi-conscience, noyée dans mes larmes qui continuent de couler. En arrivant, je parviens à interrompre le torrent. Prétends une migraine. Vais me coucher, en baissant les yeux pour éviter les questions.

Le lendemain matin, retour au lycée.

Je passe mon BAC. 12 en philo. 16 en anglais. 17 en espagnol et allemand. 14 en histoire. La fac m’accueillera en octobre.

Septembre. Repas dominical. Entre le poulet rôti et le camembert, ma mère pose une enveloppe sur la table. Une enveloppe que j’identifie pour en avoir intercepté 2 semblables dans les semaines précédentes. Mais la 3ème, je ne l’ai pas interceptée en prenant le courrier la première. Dans cette enveloppe, se trouvait une lettre anonyme. Une association pro-vie, qui disait à ma mère le drame et son échec éducatif. Sa fille avait commis l’irréparable. Ma jeune soeur avait 14 ans, et probablement jamais échangé un baiser, ma soeur aînée avait quitté le nid depuis bien longtemps déjà, ne restait que moi.

J’avais été dénoncée par une lettre anonyme.

Lis bien ces mots.

Dénoncée. Anonymement. Comme aux heures les plus sombres de l’Histoire. Dénoncée comme le bon petit français catholique dénonce son voisin juif.

On avait dénoncé une adolescente ayant fait un choix.
Un choix. Conscient. Mature. Raisonné. Clair.

« – Pourquoi tu n’as rien dit ?
– J’avais honte.
– Tu sais que tu avais le choix ? »

J’avais le choix. J’aurais pu garder cet enfant. J’aurais pu être une enfant mettant au monde un enfant.

Le choix, c’est ce que nous voulons conserver. Le droit de choisir.

Le 1er février, j’irai dans la rue, pour dire que nous voulons conserver le droit de choisir.

Je descendrai dans la rue pour que dans 10 ans, ma fille ait le choix. Pour qu’elle puisse choisir sans rien me dire. Pour qu’elle puisse trouver de l’aide qu’on ne veut pas aller chercher auprès de sa mère.

Le CHOIX.

L’objet de ton imagination

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Je reviens ici comme on fréquente une résidence secondaire. Irrégulièrement, de temps à autres, je me souviens qu’il faudrait aller ouvrir les fenêtres, dépoussiérer, désherber le jardin, et accessoirement, prendre un bol d’air. Et d’ailleurs, prenons les choses dans le bon ordre: je reviens ici comme on vient aux urgences. Quand je me sens proche de l’asphyxie. Puis, je dépoussière, ouvre les fenêtres, désherbe le jardin. Avant de repartir.

Que se passe-t-il, cette fois ? Rien de grave. La poursuite des affaires culturelles du monde.

Une photo.

Une photo de plus.

Une photo de trop.

Pour moi.

Une photo, parmi des millions d’autres, d’une femme nue.

 Il en circule tant, ça ne devrait plus choquer personne. D’autant moins que bien entendu, elle s’accompagne de l’habituel (mensonge lamentable servant d’excuse à la moitié masculine de l’humanité) commentaire: « c’est de l’art, elle est magnifique, dans sa pureté ». Elle est magnifique. Nue comme un vers.

Oui, elle était magnifique, cette femme parfaitement musclée, probablement âgée de 30 ans, photographiée en noir et blanc, accrochée à un rocher, en pleine ascension dans le soleil. La cheville fine, les cuisses fuselées, les fesses invitantes, les abdos tendus, les biceps élégants, les doigts délicats, la chevelure longue luisant dans le soleil.

Elle était superbe.

Et elle était là. Imposée à mon regard, au tien, et à celui d’un nombre indéfini d’autres quidams, dont un autre nombre indéfini de damoiselles z’et damoiseaux. Tu me vois venir ?

Oui, bien entendu, je vais te parler de domination. Masculine ? Absolument. Mais pas que. Je vais te parler de dissimulation et d’ennemi honnête.

L’ennemi honnête, pour un(e) féministe, est aisément identifié, tu en conviendras. Il prend quelques formes déclarées, affichées, simples: la vaisselle, la lessive, les repas, les courses, le ménage, le repassage, le soin de la progéniture, la préséance de l’homme dans les décisions importantes du ménage (« hihihihi je sais pas, faut que j’demande à mon mari hein, parce que si je prends le camembert et pas le brie, des fois ça le contrarie, hihihihi« ) (Connasse). Ne revenons pas sur ce mot, même, donné au couple: le ménage. A lui seul, il en dit long: l’intérieur, c’est le ménage. Doit-on vraiment développer, ou peux-tu me faire l’immense plaisir de connecter Gudule et Lucette, j’ai nommé tes 2 neurones ? Bref. Ne digressons pas.

Cette domination là, donc, d’origine judéo-chrétienne et sa proche banlieue sainte, culturelle, tombe (trop) lentement depuis le 29 avril 1945 (ceci est une occasion de briller, ne passe pas à côté, elle ne reviendra peut-être pas). Elle résiste, se couvre de drapeaux et de slogans, en habillant les filles en rose et les garçons en bleu, elle parle de cataclysme de civilisation, et joue l’animal blessé. Elle est détestable, elle nous plonge dans une colère ouverte et noire, on rage, on peste, on la conspue. On exige des wagons de loi alambiquées qu’on obtient avec force satisfaction politicienne sur fond de refrain démocratique, elle se défend plus encore, devient violente, elle hurle comme un prisonnier agonisant, elle finit par te (sois gentil de comprendre que la suite ne puisse en aucun cas me concerner) vomir un truc verdâtre au minois en te disant que « ta mère-la-pute-suce-des-bites-en-enfer » et que par conséquent « Thérèse-je-te-prends-je-te-retourne-Thérèse » (inutile de me reprocher mon vocabulaire, je cite dans le texte, je suis absolument innocente en l’espèce) (j’ose espérer que tu notes le savoureux mash-up que j’offre à ta délectation: « l’Exorciste » et « Le Père Noël est une ordure ». Voilà. Je te laisse un instant pour savourer, l’image de Ma’am Musquin attachée sur un lit, sa tête faisant le tour de sa culotte sans toucher l’élastique).

Nonobstant l’absolue détestation que nous nourrissons à son endroit, l’honnêteté intellectuelle doit nous faire admettre qu’elle présente un avantage gargantuesque: elle avance à visage découvert. On la connait, on l’identifie, on anticipe ses attaques, et quand on ne la voit pas venir, on la contre facilement avec des mots écrasants tels que « droits de L’homme » (Tu peux ensuite ajouter « Parle à ma main » en faisant faire un mouvement latéral à tes extensions capillaires, si tu as moins de 25 ans. Passé cet âge, c’est pathétique). Finalement, elle regagne sa tanière la plupart du temps en guettant la prochaine opportunité de venir nous les briser: déjeuner dominical, entretien d’embauche, couverture de magazine, « Dico des filles » (va voir ça si ce n’est déjà fait, c’est absolument magnifique), et autres délicatesses nous réduisant à l’état d’auxiliaires issues de la côte de l’Homme et donc, par définition inférieures et subsidiaires.

Cet ennemi là ne nous surprend pas, ou peu. Il nous scandalise, de façon prévisible, régulière et frontale puisqu’attendue. Et j’aurais presque pu finir par me prendre de sympathie pour lui, qui me fournissait une ribambelle d’exutoires à intervalles suffisantes pour me permettre d’évacuer mes frustrations. Presque, si je n’avais fini par me demander s’il ne servait pas de couverture, de paravent, à un acolyte bien moins clair, et bien plus efficace que le précédent. Cet intrus sournois, tellement bien installé que tout(e) féministe que l’on soit, on le trouve normal, naturel, sans malice et plaisant. On se laisse prendre à son jeu. On s’y emprisonne. Je m’y suis emprisonnée.

Cette sale race est partout. C’est celui qui, un jour, a décidé de réserver le maquillage, les talons, les vêtements courts et/ou décolletés, les dentelles, les soins cutanés et teintures capillaires aux femmes. Celui qui trouve légitime de projeter des corps de femmes en quasi exclusivité, sur tous les écrans, murs possibles, en les qualifiant d’objet.

 Objet.

Objet d’art.

Objet de désir.

Objet d’attention.

Objet d’affection.

 O B J E T.

Tu vois, Toi, « l’amoureux des femmes », qui prétends nous adorer, nous vouer un culte, qui prétends nous admirer, qui diffuses ces clichés, Toi qui prétends entretenir avec nous une relation empreinte de respect et d’équité, Toi qui ne vis le plaisir qu’à travers le nôtre, selon tes mots, laisse-moi te dire le fond de ma pensée: tu es un menteur.

Parce que nous sommes, nos corps, nos images, et nous, des objets. Objets que tes prédécesseurs et Toi ont persuadé que la beauté n’avait qu’une image: celle de ce qui TE convient. Des talons, des bas, des lèvres rouges, des ongles vernis, une chevelure longue et soyeuse, une peau douce et fine, un corps mince. Que tout ça puisse être douloureux, épuisant, affamant – infamant, même … peu importe, le résultat te plaît tant.

Tu nous as emprisonnées dans ton fantasme. Tu nous as ôté toute liberté de choisir ce que nous voulions être. Et finalement, nous ne sommes plus aimable qu’en répondant à ces critères. Tes critères.

Mais sais-tu où se situe la pire saloperie ? Tu as réussi à nous convaincre que tu avais raison. Qu’un homme pouvait être barbu, en jean, vieux pull à bouloches et pas coiffé, non seulement ça n’était pas grave, mais que pour certains, c’était un des éléments de son charme viril.

Qu’une femme se laisse aller au naturel, qu’elle enfile un jean, une paire de baskets et un vieux pull, qu’elle ne se coiffe, ne se maquille pas, qu’elle soit simplement elle-même, qu’elle s’autorise le confort … on en conclura qu’elle se laisse aller. D’ailleurs, si celui qui lui avait donné parole de fidélité s’en détourne, c’est bien elle la responsable, il suffit de la regarder. Qui la désirerait, simplement pour ce qu’elle est ?

Je ne t’empêcherai pas d’aimer ces photos. De les propager.

Et les chances sont grandes pour que tu balaies mes lignes d’un revers de main.

Mais j’aurai au moins soulagé cette colère, et avec ce fond d’optimisme qui ne me quitte pas, peut-être aussi réussi à faire naître une question dans ton cerveau drogué à l’esthétique: celle que tu prétends aimer, l’aimes-tu, vraiment, où n’est-ce qu’une question d’enveloppe ? Si la réponse se trouve dans la seconde partie de cette phrase, aie alors au moins assez de respect pour elle pour la quitter sur le champ.

Elle mérite mieux que ça.

– 1 –

« Elle hait les miroirs, maintenant.

Celui-ci plus que les autres encore. Ce mur de miroir dans sa chambre, sur toute sa largeur. Elle a réussi à en maîtriser quelques effets en n’ouvrant plus jamais les volets. L’ampoule du lustre a tiré sa révérence il y a quelques semaines, et Elle feint depuis l’oubli lorsqu’Elle va remplir un chariot au supermarché, de passer par le rayon concerné. En réalité, Elle l’évite méthodiquement. Ne pas remplacer cette ampoule. Conserver la pénombre protectrice de cette chambre. Il ne reste que l’éclairage d’une petite lampe, à peine suffisante pour diriger ses pas autour du lit. Amaury a suggéré qu’il serait temps de la remplacer. « Oui, j’oublie toujours … tu me connais, ce genre de détails … et puis cette pénombre t’oblige à me deviner». Elle dit ça dans un sourire invitant. Ca le désarme toujours, qu’Elle le regarde en l’invitant. Il la renverse sur le lit, immobilise ses poignets et se met à la deviner lentement. Un baiser après l’autre, un centimètre de peau succédant à l’autre. Inévitable stratagème pour qu’il ne demande pas pourquoi, vraiment, Elle ne remplace pas cette ampoule. Qu’il continue à penser qu’Elle est insatiable.

Pendant qu’il l’explore, Elle tourne son regard vers le mur. Ne pas regarder le miroir, c’est tout ce à quoi Elle pense, à ce moment là. Au début de ce moment là. Dans les frémissements de ce moment là. Les frémissements du début d’un moment, le commencement d’un instant. On ne s’y arrête pas. On se laisse emporter par le fil de l’instant qui s’étire, qui se tend, sans prendre conscience de la seconde qui vient de passer, qui ne reviendra jamais. Evidente conclusion de conversation philosophique au rabais entre quidams avinés.

Le jour où le filament de l’ampoule avait décidé de céder, Elle était face à ce miroir, dans la lumière. Lustre allumé. Elle regardait son corps dans le miroir, nue, prête à passer une robe pour le dîner. Ses yeux s’étaient posés sur le reflet de ses seins. Elle avait senti ses mâchoires se contracter, entraîner une moue de mécontentement à la commissure de ses lèvres, les rides de désapprobation entre ses yeux marquer l’insistance de l’humeur naissante, au sommet de l’arrête de son nez. Tout s’était figé dans ce mouvement, et Elle avait observé chaque millimètre de son visage dans cette immobilité. Elle avait laissé son regard redescendre sur ses seins. Constater à nouveau. Faire face à ce qui semblait inévitable, désormais. Ne rien ignorer. Elle avait levé sa main droite vers sa poitrine, soulevé son sein droit, observé, froidement, comme un médecin regarde une anomalie sans rien dire de son dégoût. Penchée vers le miroir, maintenant, pour mieux voir. Presque de profil, pour que la lumière ne lui épargne rien. Détailler. Elle avait vu pour la première fois les zébrures laissées par sa grossesse sous le globe de son sein. L’étirement de la peau, la rupture marquée de la peau qui abandonne, l’élasticité qui fait acte de reddition. Ca ressemblait à une déchirure. Une souffrance. Un épuisement. Ses seins avaient abandonné le combat, épuisés et incapables de le poursuivre. Elle avait lâché son sein brusquement, sans égards. Observé son mouvement lorsqu’il avait repris sa place. Fatigué. Trop lourd pour lui même. Elle avait laissé glisser son regard vers son ventre. « Rentre ton ventre. Non. Laisse-le. Il est là, maintenant ». La rondeur de son ventre. Le renflement de son ventre. Ne pas qualifier, d’abord. Regarder. Simplement regarder. Etre en veille, abandonner le vitriol de son opinion sur ce corps. Simplement constater. En premier lieu, n’être qu’une observatrice de son corps. La rondeur de son abdomen, l’envahissement de la rondeur. Plus rien dans ce corps ne voulait être plat, droit, soutenu. Plus rien n’était elle. Elle s’était surprise à être surprise. « Je me surprends à être surprise, je double l’effet de surprise, ça ne ressemble à rien. On n’en ferait même pas une mauvaise série télé ». Fesses. Deux fesses. Son regard sur ses deux fesses, maintenant. « Allez, regarde. Attarde-toi. Ils s’y attardent, eux. Alors vas-y. Regarde ». Elle s’était tournée, avait tordu sa nuque pour ne pas quitter le reflet du regard. Observé la rondeur en tentant de comprendre ce qui leur plaisait. Amaury leur vouait un culte obsessionnel. « Ton cul a été érigé à la gloire de toutes les pornographies du monde, mon Amour. Tu es la Déesse des culs. Le Nirvana des admirateurs de culs à travers les âges. Ce cul qui n’appartient qu’à moi, j’en jouis si souvent que tu ne le supporterais pas, si tu en avais conscience. Si tu l’offrais à un autre sans mon consentement, je te tuerais sans remords ». Elle avait regardé, tenté de deviner ce qui pouvait bien les distinguer. Elles étaient larges. Envahissantes. Proéminentes. Deux gigantesques sacs posés sous ses hanches, qu’aucun pantalon ne pouvait contenir. Elle était condamnée aux robes. Un instant de doute, Elle s’était retournée pour regarder ses genoux. La rotule se battait pour apparaître, mais rien n’y faisait, Elle était noyée sous une masse mal définie, on devinait à peine un genou. Le reste du monde n’aurait pas soupçonné l’existence de ses genoux, ils étaient son secret. Elle avait décidé de s’arrêter là. Nauséeuse d’Elle-même. Enfilé ses sous-vêtements, ses bas, sa robe, ses escarpins, ses boucles d’oreille, son bracelet, saisi sa pochette.  Disposée à sourire et boire du champagne d’un mouvement gracile du poignet. Comme ce soir. Impeccable et mondaine.

La pensée lui était venue à cet instant là. L’ampoule avait cédé quelques secondes plus tard, dans le silence de son cerveau, la lumière s’était éteinte.

Elle était descendue au salon où Amaury l’attendait. Il l’avait regardée avec cette insupportable tendresse d’homme amoureux. Elle avait embrassé Philomène, donné quelques consignes à la baby-sitter, et ils étaient sortis.

Depuis, Elle hait les miroirs. »

Charité bien ordonnée.

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Cher Toi,

Tu m’agaces souvent, ces derniers temps, notamment mais pas que, lorsque tu ingères sans broncher les âneries que le petit écran te sert entre deux gerbes publicitaires.
Tu m’agaces lorsque, sans le moindre soupçon, tu t’insurges et te laisses émouvoir par les propos de pseudo-journalistes plus préoccupés par leur brushing que par la vérification du contenu de la soupe qu’ils te font avaler.

Ainsi en va-t-il, par exemple, de l’expression de ta compassion à l’égard de ces pôôôôôôvres pères grimpés sur des grues pour crier à l’injustice.

Je t’entends déjà, ne te donne donc pas la peine de sauter sur le bourricot épuisé qui te sert de monture:

OUI, les bons pères, attentionnés, proches de leurs enfants,  solidaires de leurs ex-conjointes, existent. J’en connais. J’ai pour eux le bien naturel respect que l’on doit à ceux qui n’ont pas oublié de se comporter de façon décente, voire plus. J’ai le plaisir de les compter parmi mes amis, et je ne manque jamais une occasion de les soutenir lorsqu’elle se présente.

NON, je ne hais pas les hommes depuis mon divorce. J’irai même jusqu’à dire que l’événement m’a appris à les aimer encore plus, m’ayant permis d’en connaître d’autres, faisant partie de ces humains que l’on est heureux de croiser dans une vie.

Ce que je méprise, en revanche (en dehors de ton évidente propension à t’agiter sans te poser de questions de fond), c’est la violence, la méchanceté et la manipulation entourant ces Masculinistes – puisqu’il s’agit d’eux.

T’es-tu posé la question de savoir à qui tu faisais face ? T’es-tu seulement demandé, avant d’opiner benoîtement du chef, pour quelle raison les mères « obtiennent » la résidence principale des enfants au cours d’une séparation ? As-tu tenté de savoir combien de père n’exercent pas ou peu leur droit de visite (car oui, il s’agit d’un droit, pas d’une obligation. Autre sujet, corollaire, qui mériterait à lui seul quelques pages) ? Es-tu allé écouter les théories fumeuses de ces Messieurs que l’on nous présente comme des victime privées de leurs enfants ? J’en doute.

Alors, voici quelques faits. Régale-toi, ils sont savoureux et très officiels.

Dans 80% des cas, les pères ne demandent pas la fixation de la résidence principale des enfants à leur domicile; Dans les divorces par consentement mutuel (entendre: lorsque les « divorcés » passent un accord qu’ils font entériner par un juge), 6,5% des pères obtiennent que la résidence principale leur soit attribuée, et 11,6% que la résidence soit alternée. Etrangement, ces taux correspondent à ceux des demandes faites par ces mêmes pères.

Tu veux savoir qui sont les Masculinistes ? Demande-toi ce que sont leurs demandes. Dans le désordre (de leurs cerveaux malade): la résidence alternée systématique (que l’un des deux conjoints ait fait preuve de violence envers l’autre ou les enfants, ou non, et quel que soit l’intérêt du ou des enfants), et l’interdiction faite aux conjoints de déménager à l’extérieur d’un périmètre supérieur à 25 kilomètres de l’autre (y compris pour cause de mutation ou promotion professionnelle), l’abandon du divorce pour faute (pratique pour échapper aux conséquences des mêmes actes de violence, non ?), la suppression des pensions alimentaires (comment ça, les écarts de revenus entre les conjoints ont des conséquences sur les enfants, et les rémunérations des femmes sont globalement inférieures de 20%, à poste et qualification égaux ? Communiste, va !!), voire même le droit de s’opposer à la contraception ou l’avortement de leurs conjointes (après tout, pourquoi nous donner le droit de contrôler nos corps !). Certains vont même jusqu’à demander l’abrogation du droit au divorce. Tu crois que j’exagère ? Google un peu mon Ami. Google juste un peu. Ou mieux: fais comme-moi, rends-toi à l’une de leur réunions d’information. Une belle soirée en perspective, spectacle garanti.

Je te fais grâce de la somme improbable d’organisations d’insolvabilité, de chantages exercés quotidiennement (je te rends service en conduisant Pimprenelle à la gare, tu ne voudrais pas EN PLUS que je paie la pension intégralement), de menaces et autres délicieuseries dont nous régalent ces messieurs. Juste avant de monter sur des grues. Parce qu’on est bien, sur une grue, pour se plaindre.

Un dernier fait, pour la route: élever ma fille me coûte (à la louche) 1500 euros mensuels. Lors de notre dernier passage devant le juge, son père a fait valoir que je la faisais vivre comme une princesse, avec ses quatre activités extra-scolaires (qui m’évitent de payer une nounou dont le tarif horaire serait au minimum double, me permettant ainsi de bosser pour la nourrir. Accessoirement, de préférer, ce faisant, la nourrir intellectuellement en ne la confiant pas aux soins d’une étudiante qui se fera un plaisir de la fixer devant un téléviseur. Mais c’est un détail). Que c’était donc mon choix, ma responsabilité – sur lesquels il a toujours refusé d’exprimer la moindre opinion lorsque je le sollicitais. Que le pauvre n’avait pas les moyens de faire mieux que ce qu’il faisait, et qu’en outre, le divorce avait été prononcé à mon initiative, que je devais donc assumer ce choix de vie. Un choix de vie motivé assez légèrement, c’est vrai: mon ex-mari avait réussi la prouesse de me terroriser, à tel point que je lui présentais des excuses pour des raisons que j’ignorais moi-même. Comme motif superficiel de divorce, on peut difficilement être plus performant, je te l’accorde.

Le montant de l’aumône dont je suis gratifiée ? 219 euros par mois. Dont il ne s’acquitte que partiellement.

Le montant des billets de TGV, de taxis et autres transports liés aux retours de ma Divine de chez son père ? 350 euros mensuels.

J’ai de la chance, me diras-tu, l’exercice du droit de visite ne pouvant lui être imposé, il la voit, au mieux, une fois par mois.

Et j’oubliais presque: l’été suivant son magnifique argumentaire (que le juge a acheté sans frémir), il est parti en vacances. Dans une magnifique ferme de Dordogne. Avec une piscine. Un court de tennis. A son usage exclusif. Dont le tarif hebdomadaire est de 1000 euros.

La prochaine fois que tu exprimeras de la compassion pour un type qui, du haut de sa grue, a oublié de mentionner qu’il a été condamné pour des violences répétées à l’endroit de son ex-femme et des enfants qu’il pleure à chaudes larmes, fais-moi plaisir, porte un nez de clown. On saura au moins à quoi s’en tenir.

« Et maintenant battez-vous ».

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Cher Toi,

Ce matin, en ouvrant ma boîte aux lettres, je savais que j’aurais une raison de me réjouir. Au milieu des factures et autres notifications d’emmerdements en tous genres habituelles, j’attendais mon bonbon mensuel, ma petite réjouissance acide, ma dose de TNT féministe incontrôlable et assumée: j’ai nommé l’inénarrable et désormais indispensable Causette.

Savamment sous-titrée « Plus féminine du cerveau que du capiton », c’est la revanche de la presse sur les magazines que l’on dit féminins alors qu’ils sont commerciaux. Quand, dans l’ensemble des rédactions de Levallois-Perret, on planche sur la façon de valoriser au mieux les annonceurs, chez Causette, on se demande quelle fourmilière conservatiste on va pouvoir dézinguer.

D’aucuns, dans la foule immense qui me lit (oui, c’est le moment de t’offrir un très joli LOL, c’est fashion et ça soulage), me jetteront au visage mon incohérence et mon hypocrisie: oui, je sautille de joie à la vue d’un visuel de mes produits dans la presse dite féminine. Oui, je manoeuvre pour qu’elle me publie. Oui encore, j’ai noyé la totalité des rédactions parisiennes de flacons cosmétiques, accepté avec reconnaissance l’aide qu’on pouvait m’apporter pour l’impression de quelques mots et d’une photo. Le petit orgasme commercial quand mon nom est sorti dans ces pages là, je l’ai eu, sans retenue, sans honte, sans éprouver la moindre gène. Et j’en aurai bien d’autres, chaque fois que ces dames parleront de ce que je fais.

Vois-tu, je n’ai aucune naïveté: je suis chef d’entreprise. Une minuscule, naissante, balbutiante entreprise. Avec des charges sociales, des salaires, des fournisseurs à payer. Un investisseur assez dingue pour m’avoir fait confiance, à satisfaire. Un chiffre d’affaires à réaliser. Une vision dans les tripes. De la croissance de cette entreprise dépendent mes rêves d’éthique: si l’une meurt, les autres n’ont plus de véhicule. La frontière est ténue, entre compromissions acceptables et cession de mon âme au Diable. Dans la catégorie des premières, tu peux ranger le léchage de bottes aux journalistes. Tant qu’on ne me demandera pas de produire de la daube cancérigène produite par des enfants affamés et testée sur des singes torturés pour que tu t’enduises d’onguents faussement miraculeux, je vivrai en paix avec mes arrangements capitalistes.

Il n’en reste pas moins que Causette me fait du bien. Et ce matin, un peu plus encore (ne t’agite pas, je vais te dire pourquoi). En parlant de la possibilité que je n’ai pas entrevue, il y a 22 ans, de me défendre. De frapper en retour. De ne pas laisser une pourriture instiller la peur dans ma tête pour le restant de mes jours.

J’ai déjà effleuré le sujet, et autant te le dire tout de suite, il ne sera pas question de détailler la chose aujourd’hui.

Certaines blessures ne guérissent jamais vraiment. On vit avec, la douleur devient comme la fameuse copine moche: on ne sait pas comment s’en débarrasser, et on y renonce. Elle reste, elle vient pourrir nos soirées, on s’y fait. Et parfois, on lit un article, une phrase, qui fait autant de bien que de mal. Du bien pour l’avenir, du mal pour le passé. Ces lignes là ont le mérite d’exister, et même si on sait qu’elles ne feront pas de miracles pour soi, on a l’espoir que pour les autres, elles auront un sens. Celui de prévenir, de ne pas avoir besoin de guérir. Et c’est ce que cet article traitant de l’auto-défense fait, aujourd’hui. Il me dit qu’inscrire ma Divine et Merveilleuse Progéniture au cours de judo, en ne lui laissant pas vraiment le choix, était une bonne idée. Lui apprendre ce qu’on ne m’a pas appris, que bien qu’elle soit taillée dans un bâton de sucette, elle peut faire face à n’importe qui, qu’elle n’a à craindre personne. Faire en sorte qu’elle ne vive pas cette terreur que je vis, moi, dans les couloirs du métro, en marchant sur un trottoir mal éclairé. Lui éviter de se répéter en boucle que si elle presse le pas, elle pourra échapper à ça. Savoir qu’elle pourra rendre un coup, ne pas être terrifiée, ne pas avoir peur de mourir.

Tu me diras que je transfère sur elle le poids de mes peurs, de mes douleurs, de mes loupés. Peut-être. On n’échappe pas aux conneries, quand on est parent. On se contente de les aimer en faisant le meilleur job et le moins de dégâts possible.

Avoir en stock des valises à porter doit servir au moins à une chose: les alléger pour ceux qui nous suivent.

Ca m’énerve. (titre ô combien original et pragmatique s’il en est)

Cher Toi,

Tu me pardonneras de ne pas m’excuser du temps qu’il a fallu pour que je me serve de ce clavier pour t’écrire. Nous ne reviendrons pas sur le fait que j’ai une vie (ni sur celui que tu n’as qu’à me suivre sur Facebook, support ô combien indispensable à toute loghorrée intermittente et dilettante).

Il n’en reste pas moins que, lorsque je suis fumasse, c’est à Toi que je pense (grand fou, va). Oui, tu es mon réceptacle, mon dévidoir, mon écuelle à colère plus ou moins contenue. Par conséquent, je vais me servir de Toi. Encore (si tu demandais à mes proches, je t’assure qu’ils te diraient que je suis une fille agréable, enjouée, positive, sociable. Si. Si tu oses, ne serait-ce qu’une seconde, en douter, je te scalpe, que ce soit clair dès maintenant).

Sujet: comment conserver son calme quand ton moyen de transport est une daube sans nom.

Comment. C O M M E N T.

Ne méprise pas le thème, car au fond, tu sais comme moi qu’il est sociologiquement central (oui, j’ose le dire, la sociologie est au coeur de mon existence)

(je fais une pause dans ma rédaction, je dois aller voir un truc sur France 5. Sans rire)

(ça y est. Autant te dire que ce que je viens de voir n’égaye pas mon humeur, mais c’est un autre sujet)

(le nombre de parenthèses de ce texte est exponentiel, non ?)

Je disais donc que mon moyen de transport est une D A U B E (bordel).

Vois-tu, depuis plusieurs années, comme toute parisienne digne de ce nom, je me suis résolue à cesser d’utiliser ce mode de transport nauséabond et plébéien qu’est le métropolitain. Car oui, mon Ami, il faut s’y résoudre, si le touriste et le provincial s’ébahissent en utilisant ce réseau de renommée mondiale, tout parisien sait plusieurs choses à son sujet:

– le métro parisien pue. Je précise ma pensée: les utilisateurs du métro parisien puent. Autant te dire qu’au petit matin, alors que ton café finit doucereusement de transiter dans ton auguste et divin organisme, l’odeur de transpiration mêlée d’ail (va savoir pourquoi, les gens s’embaument d’ail le matin), est un tantinet agressive.

– le métro parisien est le lieu privilégié des grèves et autres mouvements sociaux regroupés sous le thème « amélioration des conditions de travail », dont on ne sait jamais, finalement, ce qu’elles signifient. La sympathie en étant par là-même substantiellement diminuée (voire même annihilée, me concernant) (notamment parce que je bosse 15 heures par jour, sans salaire, ni mutuelle, ni comité d’entreprise, ni cantine fournie en OGM à prix bradés, ni chèques vacance, ni RTT, ni indemnités chômage, et la liste est interminable) (mais c’est, là encore, un autre débat).

– le métro parisien t’offre un nombre incalculable d’opportunités de te faire peloter par des rebuts de la sexualité (sans consentement, petit vicelard), de te faire insulter par les mêmes rebuts de la sexualité, d’assister aux conversations de blondasses décérébrées avec leurs copines tout aussi occiputées, d’écouter  la « musique » diffusée à niveau sonore tonitruant dans les écouteurs des lecteurs mp3 de tes voisins de rame, de sentir le petit dèj’ McDo des éjectés du plumard. Autant de réjouissances auxquelles, pour tout t’avouer, je ne tiens pas plus que ça.

Le tout m’a donc convaincue de passer au mode 2 roues, ô combien efficace pour la monoparentale surbookée que je suis, qui jongle entre réunions et sorties d’école. Le 2 roues, autrement appelé scooter par ces temps modernes, est, sur le principe, une machine absolument magique. Elle te transporte au travers de la ville en 20 minutes, où que tu ailles. Elle te laisse à tes rêveries, te donne un exutoire idéal de râlerie (non, ton clignotant et tes rétroviseurs de sont pas des accessoires de mode), te permet d’admirer la ville et ses rues (le détail d’une moulure de plafond aperçue au hasard des rues, comment te dire ce ravissement). Elle te laisse dans ton humeur douce et positive, et ton café, lui transite paisiblement. Bref, elle te fout la paix. La plupart du temps.

Puisque rien n’est simple, en ce bas monde. Et tu me connais maintenant, j’ai à coeur de saisir les chances de subtilité où qu’elles se trouvent (et de me la péter en grande largeur quoi qu’il arrive, c’est un mode de vie). Or donc, je n’aime pas faire les choses que les quidams aiment à pratiquer. Scooter oui, mais ordinaire, certes pas! Le truc éprouvé, qui marche, que nenni!

J’avais donc opté pour un appareil ravissant ma conscience écologique de mangeuse-bio-de-graines-végétarienne: la machine éléctrique. M’étant dit que si les acteurs américains s’y collaient, mon standing m’y obligeait. Que, de notoriété publique, j’étais une avant-gardiste. Qu’on ne me prendrait pas en défaut de méfiance. Que j’allais participer à cet élan révolutionnaire, transformer le monde, être folle, que diable. Bref, mes conneries usuelles (tu notes la distance que j’ai par rapport à moi-même? n’en profite pas, tu n’y es pas autorisé). Et j’allais, par les rues de la capitale, me la pétant-en-veux-tu-en-voilà, avec ma bestiole nucléaire (ne rêvons pas), silencieuse et souple.

Sauf que. 12 semaines de livraison. 7 mois de propriété de l’engin. 4 pannes. 3 grillages de connectique en règle.

J’aimerais que l’on m’explique, finalement, comment je dois poursuivre ma mission révolutionnaire, si ces saloperies ne fonctionnent pas.

Vraiment (de toutes façons je m’en cogne, j’ai collé une soufflante au concessionnaire, exigé un remboursement intégral, à la suite duquel je repasse au scoot à essence, tant qu’on en a à un prix n’avoisinant pas celui du caviar, ce qui ne saurait tarder).

Tu veux de la musique ? C’est pas que j’aime, c’est que ce truc me soulage.

La faim des haricots.

Cher Toi,

Coquin comme tu es, tu regardes la photo ci-dessus en te demandant si on va enfin parler de choses sessuelles. Je le vois à ce petit sourire filou, qu’accompagne un filet de bave s’allongeant dangereusement et pointant vers ce dossier que tu dois remettre à l’instant même à ton patron, qui commence, du reste, à se poser de sérieuses questions à ton sujet. Oui, je le concède, la dame est toute nue. Non, ne rêve pas, ça n’est pas moi qui pose sur ce joli cliché. Et non encore, nous ne parlerons toujours pas ici de choses sessuelles, pour la bonne et simple raison que mon intimité dévoilée ici te laisserait dans un état néo-suicidaire (oui, ça existe, dans mon cerveau malade), face au désert que constitue ton existence libidino-batracienne.

Donc, disais-je, avant que de me perdre en conjectures approximatives, tu regardes ce cliché, et t’interroges à juste titre sur le sujet de mon humeur du jour, pourtant évident (si tu faisais un effort en lisant le titre de cette note).

Faisons court et efficace (pour l’instant): depuis 20 années comptées maintenant, je suis au nombre des grassouillettes. Le genre qui ambitionne toujours, à l’approche de l’été, d’entrer dans un 36, en rentrant son ventre et en serrant les fesses devant son miroir lorsqu’elle se comprime dans un 40, alors qu’un 42 lui permettrait de respirer normalement. Le genre qui inspire profondément et ravale sa haine à la vue de ces hordes d’anorexiques portées aux nues par des stylistes sadiques, des journalistes névrosées, des adolescentes dépressives, des médecins avides de droits d’auteur.

Descendante d’une longue (infinie) lignée de femmes qu’on disait faites pour enfanter (ndlr: entendre gros cul et gros seins), je rêve de pouvoir enfin trouver ma taille sans avoir à la demander à une vendeuse décérébrée qui cache mal son dégoût de ma ligne balaskienne, et réprime difficilement son envie de me demander comment je survis, dans mon état.

N’espérant plus trouver la satisfaction par moi même quand à ma silhouette souvent honnie, je vogue en plein questionnement.

Quand, Grand Dieu, quand, a-t-on décidé que ce qui suit était plus joli, plus tentant, plus élégant, plus doux, plus agréable, que ce qui précède ?

Quand, et dans quel cerveau malade, est née l’idée qu’un porte-manteau émacié portait mieux jupon qu’un corps gourmand ? Quel esprit tordu nous a poussé, depuis un demi-siècle, à nous affamer pour ressembler à des sacs d’os ? Était-ce l’industrie de l’émail, en pleine crise, qu’on voulait sauver en rendant nos corps capables de rayer n’importe quelle baignoire à la première immersion ? Le stock mondial de tissus était-il si bas qu’il fallait absolument nous inciter à réduire notre volume ? Y-avait-il urgence à réduire le poids global de l’humanité féminine, sous peine de risquer un déséquilibre pondéral mondial s’ensuivant d’une déviation de la trajectoire du globe ?

Je lance donc ici un avis de recherche, et t’enjoins à entamer avec moi la quête de l’immonde résidu de fond de cuite responsable de cette pensée moderne.

Lorsque nous l’aurons localisé, il nous faudra réfléchir au châtiment que nous lui réserverons.

Si l’infâme est en vie, le gaver de gras-double à l’entonnoir, avant de le forcer à courir les boutiques de mode un samedi de soldes me semble indiqué. S’il a trépassé, je propose de nous attaquer à sa sépulture, que nous pourrons savamment décorer de poches de cellulite éventrées et préalablement récupérées dans les déchets d’une clinique de chirurgie esthétique. Puis nous pourrons célébrer la victoire autour d’un feu alimenté de toutes les couvertures de magazines faisant gloire à la maigreur maladive, qui nous empêchent de nous envoyer un camembert au lait cru sans culpabilité.

Cordialement (bordel).

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