Cher Toi,
Dans la mesure ou ce fut déjà maintes fois fait, je me passerai, si tu n’y vois pas d’inconvénient (dans le cas contraire, merci de bien vouloir remplir en 18 exemplaires originaux et manuscrits le formulaire B42678, ou, alternativement, de garder un silence respectueux), de te donner la liste des raisons de mon silence de ces dernières semaines. L’état d’urgence le justifiant par ailleurs, tu les comprendras vite à la lecture de cette lettre que tu as, nonobstant ton allure normale de bipède cérébré, attendu comme d’autres le prochain album d’Indra (qui de toute évidence ne viendra pas, fais-toi une raison, tu me fais de la peine).
Je n’ai certes pas manqué de sujets … je confesse être passée par des monts-z’et-des-vaux-z’humanesques que tu me connais désormais, à la vue d’un certain nombre d’inepties toutes plus créatives les unes que les autres, tantôt sautillante et emportée par la cocasserie, tantôt fulminante, voire encore hébétée et cherchant un vocabulaire approprié à la situation (tu notes que je te linke le tout pour tu puisses liker, la nature m’ayant faite généreuse – et au top en matière de vocables socio-spaciaux-temporels).
Mais, comme qui dirait, “trop, c’est comme pas assez”, et noyée dans cette opulence contextuelle, j’ai perdu le fil et reviens seulement avec un sujet ÔÔÔÔÔ combien délicat:
L’A D O L E S C E N C E
(je centre et majuscule, pour te faire saisir l’ampleur dudit sujet)
(j’eus pu colorer ou surligner, mais après tentative, je conclus que la chose entrait dans la même tendance stylistique que les guêtres roses fluo, ce qui, tu en conviendras, est d’une élégance toute relative)
Le mot, à lui seul, est si chargé qu’il collerait les chocottes à un légionnaire gavé d’EPO, c’est dire.
Étant dans l’état dubitatif et chancelant de la mante religieuse au moment de décapiter un mâle et se rendant compte qu’elle venait de se faire inséminer par un moustique géant (elle est longue, cette phrase … ndlr), je tentais de recentrer mes deux neurones en consultant cet indispensable outil, j’ai nommé le très précieux et irremplaçable TLF.
Quelle ne fut pas ma surprise en lisant ceci:
ADOLESCENCE – subst. fém.
[Concerne le plus souvent un être hum.] Âge de la vie qui suit l’enfance et qui s’étend jusqu’à l’âge adulte.
Le choc fut immense. Car vois-tu, moi qui viens de passer une semaine complète avec une adolescente, je dis, j’affirme, je clame que “c’est un peu court, jeune homme !!!! On pouvait dire … Oh! Dieu! … bien des choses en somme” (note la finesse avec laquelle j’en profite pour te montrer que j’ai lu au moins un classique).
Aussi, n’écoutant que mon devoir, je décidais d’établir une nouvelle définition afin d’aider mes contemporains à comprendre ce qu’est l’adolescence. Tiens-toi prêt, c’est un truc-de-ouf. Et ça pourrait être un peu long, sécurité nationale oblige.
ADOLESCENCE – subt. fém.
[Concerne le plus souvent un bipède ayant pris l'apparence humaine, dont on peut sans mal déceler qu'il est un réalité habité par un esprit démoniaque, schizophrène et beuglant. Alternativement, ou pas.] Âge interlope de l’existence présupposée humaine, qui suit cet état béni de l’enfance au cours duquel le parent émerveillé pourra quotidiennement esquisser des sourires béats et admiratifs, tout en concluant que l’être merveilleux se trouvant face à lui est forcément une illustration de la perfection, puisqu’il l’a enfanté. Au cours de l’adolescence, le dit parent se trouvera confronté à une série d’attitudes tant incompréhensibles que soudaines, dont l’auteure prétend dresser une liste non-exhaustive, ci-dessous. En dehors de certaines exceptions, la période ici décrite s’achèvera généralement dans les 5 années suivant la fin des études et l’acquittement par l’adolescent de ses factures par ses moyens propres, le faisant alors entrer dans l’âge adulte.
- Alimentation: l’adolescent, dans ce domaine, semble participer à un championnat tenu secret, dont le lauréat aura accompli la prouesse de consommer plus de vivres en une journée que durant la totalité de son enfance. Ainsi, il manifestera, toutes les deux heures dans le meilleur des cas, un remarquable esprit de compétition en émettant un son, se rapprochant de la phrase communément connue sous le vocable “j’ai faim”. Dans les instants suivants, il se jettera sur tout meuble contenant de la nourriture, et s’emploiera à le vider, méthodiquement. L’auteure recommande donc de recourir à un stratagème simple mais efficace, visant à dissimuler des vivres dans un contenant hermétique et verrouillé, dont l’emplacement sera précieusement caché à l’adolescent. Le reste du foyer pouvant ainsi espérer s’alimenter aux heures normales et habituelles.
- Sommeil: selon toute vraisemblance et au vu des constatations effectuées par l’auteure, l’adolescent ne dort pas. Il hiberne. Ainsi, il pourra sans mal se réfugier dans un état inconscient durant des périodes comprises entre 10 et 15 heures par tranche de 24 heures, qu’il fera suivre d’une période minimale de 2 heures au cours de laquelle, bien que son corps semble se mouvoir selon un schéma classique, il aura laissé son esprit dans un état profond de léthargie, rendant ainsi tout échange dit normal parfaitement impossible. Dans cette phase postérieure à l’hibernation proprement dite, on notera une conjugaison de phénomènes physiques symptomatiques: cécité sélective (il ne sera en effet capable de voir que les meubles supposés contenir des vivres), troubles auditifs (il ne percevra à ce moment aucun son visant à l’interpeler, fut-il doux et aimable), mutisme prolongé et paralysie des mâchoires (autrement décrit par le phénomène de la “bouche-collée”) l’empêchant d’articuler le moindre mot.
- Élocution (forme et fréquence): en dehors des périodes précédemment décrites, l’adolescent pourra alternativement se montrer loquace ou muet, selon un schéma mal défini et dont il est difficile de prévoir le rythme. Ainsi, en cas de volonté d’interaction verbale avec le sujet, l’adulte devra, quoi qu’il arrive, disposer d’un temps minimal de 3 heures, et dont la limite maximale n’a, en l’état des recherches disponibles, pas pu être fixée. Au cours de l’échange, l’adolescent passera ainsi par une première phase de silence, ponctuée de soupirs, de mouvements sourciliers, et, dans le meilleur des cas, de “chépô moua”. Au terme de cette période introductive, et sans qu’on en puisse identifier l’élément déclencheur, le sujet sera soudain pris d’un besoin irrépressible de déverser une somme assourdissante d’informations, touchant le plus souvent à des sujets variés et peu reliés entre eux (tendances des coloris de la saison en matière vestimentaire, perspectives d’avenir, ressenti face aux études, opinions variées sur les techniques de brossage dentaire, retransmission ridiculisante des comportements parentaux et professoraux, mise-à-jour des coloris capillaires de personnes ayant acquis leur notoriété par le biais d’apparitions télévisées, par exemple).
- Relation à ses semblables: selon toute vraisemblance, l’adolescent, de façon innée, marque son territoire. Ainsi, à la vue d’un bipède de même espèce, il opérera instinctivement et à une rapidité surprenante, une évaluation du sujet face auquel il se trouve, afin de procéder à sa classification. On pourra alors noter un mouvement facial notifiant que l’opération est effectuée, et qui, généralement, se traduira par l’expression faciale d’un mépris abyssal. Dans ses bons jours, l’adolescent ponctuera la chose de deux mots clairement articulés, bien que prononcés avec peu de volume vocal: “grosse traînée”. On notera ici que l’auteure fait référence aux sujets féminins, n’ayant à ce jour que peu de données relatives aux sujets masculins. On pourra cependant extrapoler le phénomène dans son expression masculine par le vocable “boloss”.
- Consommation numérique: s’il n’est pas interrompu par une tentative émanant de l’adulte présent et responsable, l’adolescent se consacrera à une activité ininterrompue sur les outils numériques mis à sa disposition. Ainsi, il pourra aisément rester assis devant un écran, concentrant l’ensemble de ses mouvements dans ses avant-bras et ses globes oculaires, afin de “twitter”, “liker” ou “tagger”. Dans ces périodes, l’adulte s’enquérant de son activité courante n’obtiendra qu’une réponse approximative, visant clairement à l’éloigner de toute compréhension de ladite activité. En cas d’insistance, il obtiendra un “ça va, c’est bon, j’fais rien j’te dis !!” l’invitant sans équivoque à recentrer son attention sur ses propres parties intimes.
- Mouvements oculaires (et autres manifestations instinctives du Moi Profond): on conclura par ce sujet, qui semble être le mode de communication essentiel du sujet avec l’extérieur (en dehors de l’activité numérique déjà mentionnée). En effet, il semble que l’adolescent, peu friand d’argumentation verbale intellectuellement construite, manifeste une aptitude particulière quant à la mobilité oculaire et sourcilière. S’il peut, dans un moment surprenant et fugace de volonté de communication, manifester la joie, la surprise, ou l’enthousiasme, il usera cependant largement des surface pileuses surplombant ses yeux afin de manifester le mécontentement, la résignation, l’indignation, la colère, ou encore la honte (de ses parents, ndlr). Le tout se résumant dans une variation de deux mouvements que l’auteure traduira verbalement par “ouais c’est bon lâche-moi”, “cause toujours j’en ai rien à caguer”, “t’es vraiment trop débile j’ai trop hâte de me casser d’ici”, “de toutes façons j’en ai rien à foutre, j’fais c’que j’veux”.
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Ma Divine et Merveilleuse Progéniture étant âgée de 6 ans, il me reste donc environ 5 ans avant que ne sonnent les prémices du glas.
C’est court, 5 ans.